Pour une Production Sociale du Numérique

Ce texte est mis en circulation avec une intention simple : donner à une idée la possibilité de faire son chemin. Il n’engage à rien d’autre qu’à cela. Il est publié sous licence Creative Commons CC BY-SA 4.0.

Le numérique, un bien commun

On parle souvent du numérique comme d’un secteur, d’un marché ou d’un ensemble d’outils. C’est pourtant devenu bien davantage que cela. Le numérique structure une part centrale de nos échanges, du travail, de l’accès aux services, à l’information, à la culture, à l’éducation, et jusqu’aux formes les plus banales de la coordination sociale. Mais cette centralité s’accompagne d’une dépendance quasi totale à des acteurs privés, nationaux et surtout transnationaux, dont les choix sont d’abord orientés par la rentabilité et leurs intérêts propres plutôt que par l’utilité sociale, et dont les stratégies comme la stabilité restent elles-mêmes soumises à un contexte politique, économique et géopolitique mouvant. Plus profondément encore, la production numérique repose déjà sur un immense socle collectif de savoirs, de standards, d’infrastructures, de logiciels et de travail technique accumulé, sans lequel aucun des grands acteurs du secteur ne pourrait prospérer, alors même qu’une part importante de ce travail reste insuffisamment reconnue et rémunérée au regard de la valeur qu’elle rend possible. Dans le même temps, la logique marchande tend à produire en excès ce qui capte, enferme ou rentabilise, et à sous-produire ce qui est pourtant réellement utile : maintenance, robustesse, interopérabilité, accessibilité, outils durables ou infrastructures d’intérêt collectif. Il en résulte un décalage de plus en plus net entre l’importance sociale du numérique, les bases collectives qui le rendent possible, et la manière dont nous en organisons effectivement la production. Dès lors, la question n’est plus seulement celle des usages du numérique, de ses abus ou de sa régulation, mais surtout celle de sa production, de son financement et de son orientation.

Il ne s’agit pas ici de faire comme si une autre organisation du numérique devait être imaginée à partir de rien. Depuis longtemps déjà, des associations, des collectifs et de nombreux acteurs du logiciel libre portent des alternatives précieuses aux formes dominantes du numérique marchand. Leur travail ne se limite pas à faire exister d’autres outils : il maintient aussi des formes de coopération, de transmission, de médiation, d’entraide et de service sans lesquelles il n’y aurait pas seulement moins d’alternatives techniques, mais moins de prises collectives sur le numérique lui-même. La question posée ici est plus simple : Comment faire en sorte que ce qui existe aujourd’hui à l’état d’alternative, souvent fragile et sous-financé, puisse cesser d’être marginal et trouver une assise plus large, plus stable et pleinement assumée collectivement ?

La Production Sociale du Numérique

Par Production Sociale du Numérique, il faut entendre la mise en commun d’une part de la valeur créée par le numérique afin de financer, orienter et maintenir des productions jugées socialement nécessaires, ainsi que les capacités collectives permettant leur appropriation. Il s’agit de donner une assise durable à des logiciels, des infrastructures, des services et des outils sans lesquels une société ne peut plus réellement communiquer, coopérer, apprendre, publier, s’informer ou s’organiser, mais dont la production reste aujourd’hui largement abandonnée à des logiques de rente, de dépendance et de captation. Cette proposition ne vise pas seulement à soutenir et étendre des productions numériques socialement utiles. Elle vise aussi à mieux reconnaître le travail qui les rend possibles : développement, maintenance, documentation, administration, correction, transmission. Car une part importante de la richesse du numérique repose sur ce travail réel, souvent diffus et peu visible, tandis que sa valeur est captée bien en aval par des acteurs qui n’en assument ni le coût complet ni la reproduction. Parler de production sociale du numérique, c’est donc chercher les moyens d’organiser autrement cette production, afin que le fruit du travail revienne davantage à celles et ceux qui produisent effectivement, maintiennent les outils et rendent possible leur usage collectif. Une telle idée prolonge, dans un autre champ, une intuition déjà présente dans l’histoire de la Sécurité Sociale : certaines fonctions essentielles doivent être soustraites, au moins en partie, à la seule logique marchande et relever d’une organisation collective durable.

Le numérique présente en outre une propriété particulière, qui confère à cette proposition une portée spécifique. Dans bien des cas, le coût principal se concentre dans la phase de conception, de développement, de maintenance et d’organisation du travail, alors que la diffusion ultérieure d’un outil, d’un logiciel, d’une ressource ou d’un service peut se faire à grande échelle pour un coût marginal relativement faible. Là où d’autres activités essentielles supposent qu’une même prestation soit rendue à nouveau pour chaque bénéficiaire, une partie importante du numérique utile peut, une fois produite, être partagée, copiée, déployée et appropriée très largement. Cela ne supprime ni les coûts d’infrastructure, ni les exigences de maintenance, ni le travail humain nécessaire. Mais cela signifie qu’un financement mutualisé en amont peut produire des effets sociaux considérables en aval. De ce point de vue, laisser dans la précarité des productions numériques d’utilité commune est non seulement discutable politiquement, mais souvent absurde au regard de ce qu’elles pourraient rendre possible une fois stabilisées.

Cette propriété a une autre conséquence importante. Une production sociale du numérique financée dans un cadre national ne bénéficierait pas seulement à celles et ceux qui y auraient directement cotisé. Parce que les productions numériques peuvent être copiées, partagées, adaptées et réemployées bien au-delà de leur point d’origine, leurs effets dépasseraient nécessairement le seul cercle des cotisants français. Y voir une limite serait une faute de jugement majeure. C’est précisément cette capacité à circuler, à être réutilisée, modifiée et enrichie au-delà de son cadre initial qui fait la force historique du logiciel libre et open source. Sans elle, il n’aurait jamais pu devenir aussi central, ni s’imposer jusque dans les infrastructures et les chaînes techniques des plus grands acteurs privés. Une production numérique d’utilité commune, dès lors qu’elle devient visible, robuste et largement appropriable, peut susciter en retour des usages, des traductions, des contributions, des améliorations et des coopérations venues bien au-delà du territoire qui l’a rendue possible. Là où d’autres formes de socialisation restent largement bornées par le territoire ou par le moment de la prestation, le numérique ouvre la possibilité d’un élargissement progressif du cercle des bénéficiaires, mais aussi de celui des contributeurs. Une telle dynamique ne se décrète pas, bien sûr. Mais elle constitue l’un des traits singuliers du numérique : ce qui est produit collectivement ici peut devenir le point de départ d’une capacité de diffusion, d’appropriation et d’enrichissement beaucoup plus large.

La Production Sociale du Numérique n’aurait donc de sens que si elle produisait prioritairement des outils, des ressources, des standards et des services ouverts. Le code, la documentation, les formats et les principes techniques qui en sont issus devraient pouvoir être audités, partagés, réutilisés, adaptés et améliorés. Sans cela, la socialisation du financement risquerait de déboucher sur une nouvelle forme d’appropriation fermée, ce qui contredirait sa logique même. Dans le numérique, l’ouverture n’est pas un supplément moral : elle est la condition par laquelle une production financée collectivement peut réellement devenir commune dans ses effets, circuler au-delà de son point d’origine, et appeler en retour de nouvelles contributions. De ce point de vue, la Production Sociale du Numérique n’a pas vocation à produire un nouvel espace propriétaire, mais à donner des moyens plus stables, plus larges et plus durables à un numérique ouvert, partageable et améliorable.

Elle ne se limiterait pas au financement de quelques logiciels libres supplémentaires ni à la seule défense d’un écosystème déjà convaincu. Elle pourrait recouvrir un ensemble beaucoup plus large de productions et d’activités : maintenance de briques techniques essentielles, documentation, interopérabilité, hébergement, outils de communication, de coopération, de publication, d’archivage, services utiles aux associations, aux collectivités, à l’éducation, à la culture ou à d’autres besoins collectifs mal servis par le marché. Elle pourrait aussi soutenir ce qui manque souvent autant que les outils eux-mêmes : les formes de transmission, de médiation et d’éducation populaire sans lesquelles il n’y a pas d’appropriation réelle du numérique, mais seulement un changement d’outillage sans changement de dépendance. Car une société ne se réapproprie pas le numérique par la seule existence d’alternatives techniques. Elle s’en réapproprie aussi les usages, les logiques et les possibilités lorsqu’elle se donne les moyens d’en comprendre les outils, d’en discuter les finalités et d’en partager les savoirs.

Un financement collectif institutionnalisé

Il existe déjà plusieurs manières de financer les logiciels libres et open source: bénévolat, temps salarié indirectement mis à contribution, dons individuels, sponsoring, fondations, subventions, ou programmes ciblés de soutien à certains projets jugés critiques. Ces mécanismes ont permis de rendre possibles des réalisations considérables, et il serait absurde de les mépriser. Il existe même, depuis longtemps, des structures et des projets portés explicitement au nom de leur utilité sociale, qui cherchent à proposer des services, des outils ou des espaces numériques réellement émancipateurs. Mais cette valeur reconnue repose encore très souvent sur des équilibres fragiles : économie du don, faibles rémunérations, engagement militant durable, ou sous-financement chronique du travail fourni. Dans le même temps, une autre partie de l’écosystème est soutenue selon des logiques d’opportunité, de visibilité ou d’intérêt stratégique ponctuel. La question posée ici est plus large. Il ne s’agit pas seulement de mieux financer certains logiciels ou certaines structures exemplaires, mais de reconnaître et de soutenir une fonction sociale plus étendue : production d’outils, maintenance, hébergement, documentation, transmission, médiation, éducation populaire, accompagnement, interopérabilité, et plus largement tout ce qui permet à une société de se doter d’un numérique utile sans en abandonner l’essentiel à des intérêts privés. Ce qui manque, autrement dit, n’est pas seulement davantage de soutien à des projets ; c’est une forme institutionnelle capable de financer durablement un écosystème numérique d’intérêt collectif.

Dès lors, cela ne pourrait pas reposer sur une logique de subventions ponctuelles, d’appels à projets dispersés ou de bonne volonté militante prolongée indéfiniment. Si cette proposition doit désigner autre chose qu’un vœu pieux, cela suppose au contraire des principes de fonctionnement stables : la mise en commun durable d’une part de la valeur produite par le numérique, une orientation collective de ce qui mérite d’être financé, une reconnaissance plus juste du travail nécessaire à cette production, et une continuité suffisante pour sortir de la précarité structurelle qui affecte aujourd’hui tant d’alternatives utiles. Ce n’est qu’à cette condition qu’une production réellement sociale du numérique pourrait cesser d’être une marge tolérée et commencer à devenir une forme instituée.

Concrètement, cela suppose une cotisation obligatoire assise sur la richesse produite dans le champ numérique. C’est sans doute le seul mécanisme à la hauteur de ce qui est proposé ici : ni don, ni sponsoring, ni subvention ponctuelle, mais une mise en commun stable, durable et institutionnalisée d’une part de la valeur créée. Il ne s’agit pas non plus d’un simple impôt supplémentaire. La logique d’une cotisation est différente : elle vise à affecter durablement une part de la richesse produite au financement d’une fonction reconnue comme essentielle, au moyen d’institutions propres, au lieu de la dissoudre dans les arbitrages du budget général. L’enjeu n’est donc pas seulement de trouver des ressources supplémentaires, mais de reconnaître qu’une fonction devenue essentielle à la vie collective doit relever d’un financement lui aussi essentiel, et non d’équilibres précaires ou de générosités variables. La mise en place de cette cotisation ne profiterait d’ailleurs pas seulement aux travailleurs du numérique ou aux usagers. Elle contribuerait aussi à stabiliser, maintenir et renforcer des socles communs dont l’ensemble du secteur dépend déjà, y compris les acteurs privés eux-mêmes. En ce sens, il ne s’agirait pas d’opposer artificiellement intérêt collectif et activité économique, mais de faire en sorte que la richesse produite dans le numérique serve aussi à entretenir les bases communes sans lesquelles aucune activité durable n’est réellement possible.

Des institutions collectives et démocratiques

La Production Sociale du Numérique n’a donc de sens que si elle donne lieu à des institutions propres, chargées d’en organiser l’usage. Il faut le rappeler : il ne s’agirait ni de laisser cette ressource se dissoudre dans le budget général de l’État, ni de la replacer sous la seule dépendance des acteurs dominants du secteur. Là encore, le principe n’a rien d’inédit. L’histoire de la Sécurité sociale a déjà montré qu’une société pouvait se doter de caisses et d’organismes spécifiques pour financer des fonctions essentielles. Le numérique relèverait de la même logique. L’organisation démocratique de telles institutions devrait reposer d’abord sur celles et ceux qui produisent, maintiennent et utilisent réellement les outils concernés : travailleurs du numérique, usagers, associations, structures de médiation, d’éducation populaire ou d’intérêt collectif. D’autres acteurs pourraient y prendre part, y compris des représentants publics ou privés, mais sans en fixer seuls les priorités ni en devenir majoritaires. L’enjeu ne serait pas de créer une administration de plus, mais des institutions capables d’orienter durablement des ressources vers ce qui est utile, selon une logique démocratique, stable et indépendante des seules stratégies de marché.

Parmi les missions de tels organismes figurerait l’entretien durable de composants, d’outils et d’infrastructures déjà existants dont l’utilité commune est décisive, mais dont la survie repose encore trop souvent sur des équilibres précaires. Ils pourraient également soutenir, selon des priorités définies collectivement, le développement de nouvelles productions, la transmission, l’hébergement, l’interopérabilité, l’accessibilité, la médiation ou l’éducation populaire au numérique. Une telle action ne pourrait être menée qu’en lien étroit avec les associations, collectifs, fondations, mainteneurs et structures qui accomplissent ce travail depuis des années. Il ne s’agirait ni de se substituer à eux, ni de réduire leur place, mais de leur donner des moyens plus stables, plus durables et plus proportionnés à la valeur sociale de ce qu’ils rendent possible. Cela n’exclurait pas que de tels organismes puissent aussi embaucher, produire directement, porter certaines infrastructures ou développer des services lorsque cela s’avère nécessaire. Mais leur existence n’aurait pas vocation à restreindre la liberté d’initiative ; elle viserait plutôt à garantir que tout ce qui relève d’une utilité commune réelle puisse être pris en charge, soutenu ou produit durablement, sans dépendre exclusivement d’engagements fragiles, d’intérêts ponctuels ou de stratégies privées.

Un vecteur de transformation de la société

Cette proposition ne transformerait pas seulement les conditions de financement du numérique utile. Elle pourrait aussi rouvrir des prises concrètes sur des choix qui, aujourd’hui, structurent largement la vie quotidienne sans relever d’aucune délibération réelle pour celles et ceux qui en dépendent. Une grande partie des usages numériques contemporains est organisée par des décisions prises loin des usagers, souvent loin aussi des travailleurs eux-mêmes, puis imposée sous la forme de services qu’il ne reste plus qu’à accepter, contourner ou quitter. En instituant des organismes capables d’orienter une partie de la production numérique selon des critères d’utilité commune, on recréerait des espaces où des décisions effectives pourraient être discutées par ceux qui produisent, maintiennent, utilisent et rendent possible ce numérique. Il ne s’agit pas de promettre une démocratie idéale, mais de réintroduire, dans un domaine désormais central, des formes de prise sur le réel qui font aujourd’hui largement défaut.

Cette réorientation aurait aussi des effets très concrets sur le travail lui-même. Beaucoup de travailleurs du numérique exercent un métier dans lequel ils ont investi du temps, des études, des compétences et parfois un véritable attachement, tout en voyant leur savoir capté par des logiques qu’ils ne choisissent pas : captation de l’attention, enfermement propriétaire, extraction de données, dégradation organisée des services une fois la dépendance acquise, ou simple production d’outils dont l’utilité sociale demeure douteuse. Une production sociale du numérique ne réglerait pas à elle seule cette crise de sens, mais elle ouvrirait au moins une possibilité nouvelle : celle de continuer à exercer un métier technique sans devoir choisir entre la résignation et la désertion. Elle permettrait à une partie de ces compétences de se réorienter vers des fonctions, des services et des infrastructures dont l’utilité est plus nettement reconnaissable, et d’offrir ainsi à de nombreux travailleurs une manière plus juste d’habiter leur propre métier.

Cet effet sur le sens du travail serait inséparable d’un autre, plus matériel encore : une meilleure reconnaissance de ce qui fait effectivement tenir le numérique. Car une part décisive de sa valeur repose sur des tâches souvent peu visibles, parfois faiblement rémunérées, et pourtant absolument essentielles : maintenance, documentation, administration, correction, accompagnement, médiation, transmission. Ce travail existe déjà, mais il est trop souvent relégué à l’arrière-plan, sous-financé, ou soutenu par des formes d’engagement disproportionnées au regard de l’utilité qu’il produit. Une Production Sociale du Numérique permettrait de déplacer une partie de la richesse vers ce travail réel, non comme supplément moral, mais comme choix d’organisation. Elle rendrait possible une rémunération plus juste et plus stable de celles et ceux qui produisent, maintiennent et rendent utilisables les outils dont dépend une part croissante de la vie collective.

Les bénéfices seraient aussi perceptibles du point de vue des usages eux-mêmes. Une caractéristique frappante du numérique contemporain est que beaucoup de services commencent par être utiles, puis se dégradent à mesure qu’ils consolident leur position. Une fois la dépendance installée, il devient possible d’alourdir les interfaces, de multiplier les mécanismes de publicité, d’enfermer davantage les usages, d’exploiter plus intensément les données, ou de détériorer progressivement la qualité au profit de la rente. Ce mouvement n’a rien d’accidentel : il découle souvent du modèle économique même de ces services. Soutenir durablement des outils, des services et des infrastructures qui n’ont pas pour condition de survie la dégradation de leur propre utilité changerait donc très concrètement la vie des gens. Cela ne ferait pas disparaître d’un coup les grandes plateformes, mais cela rendrait enfin possible l’existence stable d’alternatives qui n’auraient pas intérêt à trahir leur fonction première pour continuer d’exister.

Cette transformation toucherait également à la question des données et de la surveillance ordinaire. Une grande partie de l’économie numérique repose aujourd’hui sur une gratuité apparente qui se paie autrement : par l’attention, par la dépendance, par la collecte et la valorisation des comportements. En instituant un financement socialisé pour certaines fonctions numériques essentielles, il deviendrait possible de soutenir des services dont la viabilité ne dépend pas structurellement de cette extraction. Le bénéfice n’est pas abstrait. Il se traduirait par des espaces numériques moins soumis à la publicité, moins structurés par l’exploitation des traces d’usage, et davantage conçus à partir des besoins réels de celles et ceux qui s’en servent.

Enfin, cela ne produirait pas seulement des outils ou des services supplémentaires. Cela contribuerait à une forme plus générale d’autonomie collective. Car il ne suffit pas que des alternatives existent pour qu’une société se les approprie réellement. Encore faut-il qu’elle dispose aussi des moyens de les comprendre, de les discuter, de les apprendre et de les transmettre. C’est pourquoi la Production Sociale du Numérique ne pourrait se limiter à financer des composants ou des infrastructures : elle aurait aussi vocation à soutenir des formes de médiation, d’accompagnement et d’éducation populaire sans lesquelles le rapport au numérique reste essentiellement passif. De ce point de vue, l’enjeu n’est pas seulement technique. Il est de permettre à davantage de personnes de ne plus vivre le numérique comme un décor imposé ou une dépendance sans recours, mais comme un ensemble de choix, de savoirs et d’institutions sur lesquels il est à nouveau possible d’agir.

Les effets de ce système de production du numérique ne se résument donc ni à un meilleur financement du logiciel libre, ni à une correction marginale du marché. Il s’agit plus largement de mieux rémunérer le travail utile, de stabiliser ce qui est aujourd’hui précaire, de rendre possibles des services qui n’ont pas intérêt à se dégrader pour survivre, de rouvrir des prises démocratiques sur des choix concrets, et de permettre à davantage de personnes de reconnaître dans le numérique autre chose qu’un système extérieur qu’elles subissent. En ce sens, la Production Sociale du Numérique ne relèverait pas seulement d’une politique sectorielle. Elle pourrait constituer, à son échelle, une manière de réintroduire de la capacité d’agir dans une société qui en manque.

Reprendre la main

Le numérique ne peut plus être pensé comme un simple secteur technique, ni comme un marché parmi d’autres. Il est devenu une condition ordinaire de la vie collective, un lieu de travail, de communication, de coordination, d’accès au savoir, d’organisation sociale et de dépendance croissante. À ce titre, il n’est plus absurde de considérer qu’une part de sa production devrait relever d’un choix collectif explicite, financé durablement, gouverné démocratiquement, orienté vers l’utilité commune et non vers la seule captation de valeur. Cette proposition ne prétend pas abolir toute initiative privée, ni remplacer d’un coup les formes existantes du libre, de l’associatif ou de l’action publique. Elle invite plus simplement à prendre acte d’un décalage devenu difficile à défendre : d’un côté, un numérique central, fondé sur un immense socle de travail collectif, indispensable à la vie sociale ; de l’autre, des formes de financement encore largement précaires, des usages dégradés par la rente, et un travail utile trop souvent sous-rémunéré ou invisibilisé. Répondre à ce décalage, ce n’est pas ajouter un correctif marginal. C’est reconnaître qu’une fonction devenue essentielle mérite des institutions à la hauteur de son importance.

L’histoire sociale française a déjà montré qu’il était possible de transformer profondément la société en soustrayant certaines fonctions vitales à la seule logique marchande et en leur donnant des formes de financement et de gouvernance propres. Il ne s’agit pas ici d’en reproduire mécaniquement le modèle, mais de s’en souvenir comme d’un repère : une société peut décider qu’une activité décisive ne doit plus dépendre uniquement de l’intérêt privé, de la visibilité ou de l’opportunité. Elle peut se donner des institutions pour la faire exister autrement.

Dans le cas du numérique, une telle bifurcation prend aujourd’hui un relief particulier. Parce que les productions numériques peuvent être partagées, réutilisées, améliorées et diffusées largement une fois produites, leur socialisation potentielle a déjà une portée que peu d’autres secteurs connaissent sous cette forme. Mais l’essor actuel de l’IA marque aussi un tournant majeur dans l’histoire du numérique lui-même. Il ne modifie pas seulement les rythmes de production ou les promesses de productivité ; il élargit encore la place prise par le numérique dans le travail, dans l’accès au savoir, dans la circulation de l’information, dans l’organisation des activités et, de plus en plus, dans les médiations ordinaires de la vie sociale. À mesure que cette puissance s’accroît, il devient de moins en moins acceptable qu’elle soit orientée principalement par des intérêts privés, des positions de marché ou des décisions prises loin de celles et ceux qui en dépendent. Plus que jamais, le numérique doit faire l’objet de choix collectifs explicites : Que voulons-nous financer, ouvrir, maintenir, partager, et au service de quelles finalités ?

Il est temps que les décisions numériques qui façonnent notre vie collective redeviennent une affaire commune.

Julien Varlès.